VĖRSįNTHË 99

Un jour, j’ai reçue une invitation sur Facebook, du profil d’un webzine parisien appelé Le Castor, un peu intriguée, j’ai acceptée tout de même, curieuse.
Puis, je suis allée sur leur site, et on m’a proposée de collaborer avec elleux si je le souhaitais, et puis Amélie, qui officie au Castor, m’a parlée du fait qu’elle faisait partie d’un groupe de queer punk parisien.

Je leur ai donc proposée de faire leur interview afin de promouvoir la sortie de leur EP.
Du coup, je profite du confinement pour rattraper mon retard au mieux, et faire cette interview tant attendue.

Pouvez-vous m’expliquer ce que signifie le nom de votre groupe ?

Amélie (chant) : La versinthe est une absinthe du sud de la France, réintroduite en 1999. Nous avons choisi le nom de cette fée verte, complice des poètes maudit·e·s et des sœurcières, car cette plante stimule l’imaginaire et a des vertus curatives (anti-inflammatoire, remède contre les règles douloureuses, aphrodisiaque…). Le nombre 99 correspond aussi au degré d’alcool et d’engagement de nos chansons !

Comment le groupe s’est-il formé ?

Amélie : Le groupe s’est formé en Janvier 2017, il était alors composé de Lélia (guitare solo), Téri (guitare rythmique), Léa (basse), d’Alizé (batterie) et de moi.
Jusque-là, j’écrivais des articles dans le webzine féministe et LGBTQIA+ Le Castor.
Au cours de mes recherches, j’ai découvert le mouvement Riot Grrrl, ses sons, ses zines, ses engagements, et ce fût une métamorphose ! Mon répertoire d’action, qui se résumait à faire des manifs et à écrire dans mon journal militant, s’est élargi.

J’ai écrit une chanson : Riot Grrrl, que nous avons performée avec quelques ami·e·s de fac, Place Colette à Paris, lors de la première édition du Midi Minuit du Matrimoine. Puis, j’ai fait la connaissance de Lélia, étudiante en musicologie à l’Université Paris 8 Saint-Denis.
Nous avons joué la chanson en duo lors de la présentation du livre Riot Grrrls : Chronique d’une révolution punk féministe de Manon Labry, à la librairie féministe Violette & co.
Cela nous a donné envie de fonder un projet punk féministe.
Il ne suffisait plus qu’à réserver un studio de répétition à Malakoff, tout en faisant appel à des meufs incroyables (Téri était ma meilleure amie à l’école primaire, j’ai rencontré Léa quand j’étais adolescente à un festival de cartoons, elle s’est mise à la basse pour Versinthë99, quant à Alizé, elle a acheté un totebag du Castor Magazine à Violette & co, m’a écrit… et j’ai découvert qu’elle était batteuse, et fan de Sleater-Kinney) ! Le 2 avril 2017, nous montions pour la première fois sur la scène du Supersonic…

Au fil des années, il y a eu un certain nombre de départs et d’arrivées, jusqu’à la récente formation composée de Ronan (guitare), Maa (basse), Mathieu (batterie), et moi.
Le projet s’est queerisé, et nous sommes très fier·e·s de notre quatuor actuel.

Faisiez-vous partie d’autres formations musicales auparavant ?

Mathieu (batterie) : Oui, SEMA (Seul et Mal Accompagné), un groupe de rock expérimental aux paroles engagées.

Ronan (guitare) : J’étais dans un duo de reprises folk.

Amélie : A chaque fois que je jouais avec des ami·e·s musicien.ne.s, c’était à l’arrache et éphémère.
On n’avait pas réellement la volonté de fonder un groupe, d’être visibles et d’être entendu·e·s.
Il y a un projet militant au cœur de Versinthë99, une urgence, une hargne, qui ont renversé ma façon de voir les choses.
On ne nous donne pas la parole ? On va la prendre.
Les gars cis monopolisent la scène ? On fonde un groupe féministe et LGBTQIA+, on montre qu’on a des choses à dénoncer et à clamer.

Maa (basse) : C’est mon premier groupe officiel. Avant j’étais au conservatoire, j’avais un mini groupe avec quelques élèves, mais rien d’aussi «conséquent», à notre échelle évidemment, que Versinthë99.

Comment avez-vous appris à faire de la musique ?

Ronan : J’ai appris en autodidacte la guitare, via Internet et des ami·e·s.
Pendant des années, j’ai joué seul chez moi avant d’oser chercher d’autres musicien·ne·s pour jouer et/ou monter un groupe.
Et c’est en rejoignant Versinthë99 que je suis passé à l’électrique.

Amélie : Mes parents ne font pas de musique, mais leur entourage est composé à 90% de musicien·ne·s.
Quand j’étais petite, nous rendions souvent visite à des ami·e·s de la galerie Le Bon Petit Diable.
Il y avait plein de toiles bizarroïdes et surtout des musicien·ne·s qui faisaient des bœufs musicaux tous les week-ends.
C’est là que j’ai vu et entendu pour la première fois un accordéon diatonique…
J’ai été submergée d’émotions et je me suis immédiatement reconnue dans cet instrument mélancolique et poétique !
J’ai commencé les cours particuliers d’accordéon chromatique en 2000.
Dès mes débuts, alors que je ne maîtrisais pas encore mon instrument, mon père m’a encouragé à faire des spectacles et à jouer devant un public.
J’ai un souvenir génial à la galerie, où le plateau de fromages dansait, où tout le monde chantait et tapait dans les mains, pendant que je me concentrais sur ma partition de l’Eau Vive posée sur un pupitre avec une peluche Marsupilami…
On voyait à peine ma tête dépasser de l’accordéon !
J’ai pris des cours d’accordéon pendant environ dix ans. Mon professeur était très exigeant, mais j’en garde un super souvenir.

Mathieu : J’ai commencé la guitare à 18 ans, seule.
Puis je me suis mise à la batterie, au début seule aussi, et j’ai intégré un Conservatoire pour développer mon apprentissage de cet instrument.

Maa : Je suis rentré en 2018 au Conservatoire, et j’y suis resté un an.
La plus grosse partie de ma pratique, je l’ai apprise avec Versinthë99.
C’est à ce moment-là que j’ai compris comment pouvait pratiquer la basse.
L’expérience sur scène, qu’importe laquelle (petit concert entre ami·e·s, bars, orchestres, etc. ), aide beaucoup à se construire.
J’insiste là-dessus, mais même si t’es débutant·e dans le domaine, rien ne t’empêche de monter sur scène.

Quelles sont vos inspirations ?

Amélie : Patti Smith et Bob Dylan sont mes plus fortes inspirations.
J’aime leur poésie, leurs engagements, et leurs aspects androgynes.
Les groupes Riot Grrrl ont aussi été cruciaux : Bikini Kill, L7, The Slits, ou plus récemment Yassassin et The Coathangers, ainsi que des artistes comme Kim Gordon, Lydia Lunch, Alice Bag, Poly Styrene…

Ronan : Mes inspirations viennent du rock des années 60-70, en passant par le psyché, le punk, le post-punk, l’indie, etc.

Mathieu : Le groupe de math rock Totorro m’inspire beaucoup, Hiyakkei également, ainsi que Amyl and the Sniffers ou encore Petrol Girls.

Maa : J’aime beaucoup le punk et le post-punk actuel. J’ai beaucoup accroché au son des Bad Pelicans, Dr Chan, Ropoporose ou encore aux lignes de basse continues de Frustration.
J’aime aussi le son bien lourd de la bassiste des Pogo Car Crash Control.
J’adore le chant des Petrol Girls, de Courtney Barnett et We Hate You Please Die. Celleux qui m’ont poussé à me lancer dans la musique sont Totorro et Sampa The Great.

Etes-vous musicien·ne·s pro ou avez-vous un autre job à côté ?

Mathieu : Aucun·e de nous est pro. En ce moment, je suis apprentie jardinière à la Ville de Paris.

Maa : Je suis étudiant en cinéma à l’Université Paris 8 Saint-Denis.

Ronan : Je suis amateur et je travaille à côté dans l’édition pour le moment. Je vais me lancer dans des études d’ingé son.

Amélie : J’ai été journaliste dans la presse écrite (domaine culturel), et enseignante de français (niveau collège).
Je tente désormais un domaine qui me permettra de concilier trois aspects qui me sont chers : le contact humain, la fibre artistique et l’amour des plantes (le métier de fleuriste).

Aimeriez-vous être musicien·ne·s pro ? Pourquoi ?

Amélie : Les Riot Grrrls et le microcosme punk m’ont appris à valoriser l’amateurisme, la débrouillardise, et à rompre avec les codes rigides pour permettre à tou·te·s de se lancer plus librement dans la musique.
La virtuosité et le professionnalisme ne m’intéressent pas.
J’aime les choses sauvages, spontanées et décomplexées, parfois chaotiques…

Maa : Ce n’est pas une question que je me pose actuellement.

Mathieu : J’aimerais bien être au moins semi-pro, travailler plus régulièrement. Avec plus de technique, je pourrais mettre en œuvre ce que je ne sais pas actuellement réaliser musicalement parlant.

Ronan : Idéalement pourquoi pas passer pro un jour, vivre de sa passion reste un rêve.

Comment définissez-vous votre musique ?

Tout le monde : Notre musique est queer-punk. Elle est impulsive, poétique, colorée et engagée.

Vous vous définissez comme queer, pouvez-vous expliquer en quoi vous l’êtes ?

Amélie : Je n’adhère pas à une vision binaire des genres et des sexualités.
Je tente de réfléchir à des stratégies multiples de luttes.
Versinthë99 en fait partie.
Nous essayons de mettre en paillettes toutes les minorités et de combattre les discriminations.

Mathieu : Nous revendiquons tou·te·s une identité de genre et une orientation sexuelle en dehors des normes.

Ronan : Pour moi nous sommes queer, c’est l’identité même du groupe maintenant.
Que ça soit à travers les paroles de nos chansons ou par notre militantisme.
Le genre, la sexualité, pourquoi figer cela à travers une binarité imposée par un système patriarcal ?

Maa : Versinthë99 est queer car l’on se veut inclusif·ves, que ce soit dans notre formation, nos concerts, dans les événements auxquels on participe ou dans nos revendications. Personnellement, je dis toujours en premier que Versinthe est queer avant d’être féministe, comme une sorte de pique lancée aux mouvements abolitionnistes et TERF.

Comment se créer une chanson (qui fait quoi) ?

Tout le monde : C’est dur de figer cela par écrit. Mais le plus souvent, quelqu’un·e de nous quatre a une idée à la basse ou à la guitare, puis s’esquisse une mélodie collective, et Amélie dit, chante ou hurle un texte par-dessus.

Vous considérez-vous comme féministes ?

Amélie : Je suis féministe et LGBTQIA+, c’est important dans mon combat pour nos droits, notre visibilité, mon idéal d’une société plus égalitaire.
J’aime beaucoup les travaux de féministes comme Colette Guillaumin, Monique Wittig ou bell hooks.

Mathieu et Maa : Oui, nous défendons toutes les femmes, cis ou non, les lesbiennes, les personnes trans, les personnes non-binaires, les travailleureuses du sexe, les femmes racisées, les adelphes pratiquant une religion, les femmes neuroatypiques/handi, les femmes grosses, les personnes intersexes…

Ronan : Je me considère comme pro-féministe, car je milite à travers ce groupe pour l’égalité femmes-hommes (pour toutes les femmes) sans pour autant me mettre en avant. J’essaye quotidiennement de me déconstruire du mieux que je peux.

Quel féminisme défendez-vous ?

Tout le monde : En conséquence, un féminisme qui tente de penser simultanément plusieurs formes de discriminations (oppressions systémiques comme le sexisme, le racisme, le validisme, la grossophobie, la psychophobie, les LGBTQIAphobies… ).

Essayez-vous de passer des messages au travers de vos chansons ?

Ronan : Evidemment, un message inclusif, de révolte, poétique, féministe, LGBTQIA+.

Amélie : Toutes les chansons sont imbibées de références poétiques, dénoncent les abus, les injustices, et sont associées à une envie immédiate de changement social et politique.

Mathieu : On veut faire comprendre aux salles hétéro-cis normées que les queer ont aussi leur place dans la scène musicale.
Le faire comprendre au public et aussi faire comprendre à toutes les personnes queer qui veulent se lancer là-dedans qu’elles peuvent le faire.

Quel est votre meilleur souvenir de concert ?

Ronan : En avril 2019, nous avons joué pour une soirée de soutien aux migrant·e·s LGBTQIA+ de Lesbos en Grèce.
C’était génial de pouvoir participer à un tel événement, de pouvoir mettre à profit notre « notoriété ». Et puis ce fut l’occasion de rencontrer des groupes géniaux, une organisatrice adorable et bienveillante.

Maa et Mathieu : Notre meilleur souvenir, c’est le concert « Queers and Grrrls to the Front » à Bordeaux en compagnie de Championnes et Pyramid Kiwi, en novembre 2019. Il y avait aussi Jules of The Forest qui faisait une performance. Ce fut un moment tellement fusionnel avec le public, un espace safe dans une super ambiance !

Amélie : Pour être honnête, chaque concert est unique, entre pogos bienveillants et rencontres inattendues ! Même celui on l’on vide la salle en annonçant dans un micro qu’on est un groupe féministe et LGBTQIA+…

Comment s’est passé l’enregistrement de votre EP ? Combien de temps ça a pris, où avez-vous enregistré ?

Tout le monde : L’enregistrement a duré deux jours et une journée pour les mixs aux Studio Lyrics à Montgeron. C’était très rapide, mais notre budget ne nous permettait pas de passer plus de temps en studio.
Nous sommes très content·e·s du résultat même si nous voyons déjà des points à perfectionner !

Comment avez-vous choisi les titres que vous avez mis sur votre EP ?

Tout le monde : Les titres se sont imposés d’eux-mêmes parmi notre répertoire.
Il a fallu réfléchir à l’ordre des morceaux pour que cela soit cohérent.

Comment votre EP va-t-il être distribué ?

Tout le monde : L’EP sera disponible auprès des membres du groupe, à la fin de nos concerts, sur la boutique Etsy du Castor Magazine, sur Bandcamp en dématérialisé et en physique.

Quelle relation entretenez-vous avec les réseaux sociaux ? Les utilisez-vous de la même façon ?

Tout le monde : Nous utilisons les réseaux sociaux afin de communiquer auprès de notre petite communauté à tout moment.
Facebook et Instagram nous servent à partager tout type de contenu : affiches de concert, photographies, vidéos, musique…
Facebook nous permet également d’améliorer notre référencement dans les moteurs de recherche.
Il arrive régulièrement que des personnes queer qui organisent des concerts nous contactent via ce réseau social pour nous proposer des dates.

Quels sont vos projets pour la suite ?

Ronan : Déjà pouvoir faire notre Release Party le 30 avril 2020, on croise les doigts ! Sinon encore plus de concerts, plus de public queer, et moins de CDs en stock.

Maa : Nous réfléchissons à la réalisation d’un clip.

Amélie : Continuer de vivre pleinement notre musique et de créer librement, de donner du sens à nos vies et de survolter les énergies !


Crédits photo :

Premiere photo de l’interview : La Crevette

Photos de couverture et autres photos de l’interview : Camille Pavel

Pochette de l’EP : Rita Renoir


Vous pouvez les retrouver sur Facebook et Instagram

Et vous pouvez télécharger et écouter leur premier EP Vertige sur Bandcamp, et sur SoundCloud

Une réflexion sur “VĖRSįNTHË 99

  1. Vraiment très intéressante cette interview, je ne connaissais pas cette appellation de groupe ! C’est incroyable tout ce qui existe à présent, et c’est fascinant de voir que les mouvements se rapprochent d’autres et peuvent créer de belles choses.

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